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Interview - Ostéopathe et kinésithérapeute
4/4/2022

Rencontre avec Rodolphe Benoit-Lévy, ostéopathe et kinésithérapeute

« Il faut avoir beaucoup d’humilité dans notre métier. » 

Dans une autre vie - il y a douze ans - je me baladais souvent à Paris, à Montmartre, coiffée style années soixante, habillée d’une jupe taille-crayon, et perchée sur des escarpins de douze centimètres. Cela sonne glamour ? Oui sauf qu’un soir d’été, dans une pente de la Butte, un de mes talons s’est coincé entre deux pavés, et bam je me suis lamentablement étalée sur le sol, provoquant l’hilarité d’un groupe de touristes chinois, ainsi qu’une vilaine entorse. Dans les semaines de rééducation qui ont suivies, un kiné-ostéopathe m’a sauvé la vie. Enfin… il a plutôt sauvé ma cheville. Mais avec sa gentillesse, son écoute, et son humour, il a fait plus que ça : il a transformé ce qui devait être un été de la loose en rencontre précieuse. Je me rendais en béquilles à son cabinet, en galérant dans le métro, mais avec le sourire, car je savais qu’il allait guérir ma malléole externe ET me remonter le moral. C’est le seul praticien de santé avec qui j’ai eu cette relation dans ma vie. A tel point que quand l’année dernière je me suis blessée au yoga (oui ne vous moquez pas, ça arrive) j’étais hyper contente de le rappeler (#lafolle).

C’est avec ce bon souvenir en tête que je contacte Rodolphe Benoit-Lévy, kinésithérapeute et ostéopathe parisien, spécialiste des douleurs pelviennes. Est-ce qu’il est aussi cool que mon kiné ? J’ai remarqué qu’il était très présent sur Facebook, dans les groupes de soutien dédiés à l’endométriose : il prend du temps pour expliquer aux femmes l’origine de leurs douleurs. Ce qui me le rend déjà très sympathique. Je ne vais pas être déçue par la suite : on va passer du vouvoiement au tutoiement en deux-deux, on va rire, et même avoir les yeux humides – Rodolphe est un hyper-sensible - il m’en informe dès le début de l’interview. L’émotion n’empêchant pas la raison, il m’offre également une leçon anatomique très détaillée sur l’endométriose. Bienvenue dans cet épisode de Rodolphe’s anatomy.

Qui êtes-vous Rodolphe Benoit-Lévy ? Pouvez-vous me raconter votre parcours ?

J’ai 49 ans. Je suis marié et j’ai trois grands enfants (20, 22, et 24 ans). J’habite en région parisienne, et mon cabinet est à Paris, en face de la Pitié Salpêtrière. J’ai été diplômé en kinésithérapie en 1995, puis j’ai suivi le cursus de plusieurs écoles d’ostéopathie. Je suis ostéopathe depuis 2001.

 

Pourquoi être allé vers l’ostéopathie ?

Le cadre de la kinésithérapie est très contraint. Avec ce que je suis, ma façon d’associer énormément de choses, et mes compétences transversales, je ne souhaitais pas être inféodé à la prescription d’un médecin. Et puis, avec les tarifs très bas de la sécurité sociale, on n’a pas forcément le temps de faire une médecine correcte. Or moi je souhaite prendre parfois ¾ d’heure, une heure, avec une patiente. Bref, c’est pour me séparer de la tutelle de papa médecin et de maman sécu que j’ai bifurqué vers l’ostéopathie ! Au début cela n’a pas été facile. Il y a 20 ans, l’ostéopathie était considérée comme quelque chose d’ésotérique, ce n’était pas reconnu comme maintenant. J’ai essuyé beaucoup de critiques.

 

C’est à ce moment-là que vous avez commencé à traiter des patientes souffrant d’endométriose ?

Oui. L’endométriose m’est tombée dessus, et c’est devenu une véritable passion. Au départ, j’ai vu arriver des patientes qui avaient mal au ventre, avec un retentissement sur l’appareil gynécologique. Entre 2001 et 2005, je ne connaissais pas l’endométriose. Je l’avoue sans honte. Je n’ai pas été formé à cette maladie. J’ai commencé à aborder l’endométriose en me disant : ce n’est pas possible, toutes ces femmes qui viennent me voir ont un intestin irritable, elles ont un foie qui ne va pas, elles ont des adhérences un peu partout, elles me décrivent des douleurs pendant les rapports, ou bien éventuellement des cystites, ou une vessie douloureuse chronique. Bref, tous les signes de l’endométriose que l’on connaît maintenant. Il y avait trop de points communs. Je me disais : est-ce qu’on est en train de passer à côté d’une maladie auto-immune avec un point de démarrage hépatique ? C’était mon intuition de départ sur l’endométriose. A partir de là, je me suis formé comme il le fallait, et je me suis concentré sur trois pathologies :  l’endométriose, la congestion veineuse pelvienne, et les ovaires polykystiques.

 

Qu’est-ce que vous proposez, comme solutions, aujourd’hui, aux femmes qui ont de l’endométriose ?

Beaucoup de choses ! Pour comprendre ce que je propose, je voudrais revenir sur les origines de l’endométriose. Ça te va ? On se tutoie ?

 

Je t’en prie…

Une théorie que j’apprécie beaucoup, parce qu’elle permet d’expliquer beaucoup de composantes de l’endométriose, c’est la théorie de Leydencker. L’utérus a tendance à se contracter. C’est physiologique, c’est ce qui permet d’aider les spermatozoïdes à aller jusqu’aux trompes, car ils sont un peu flemmards. Sauf que là, il y a un dérèglement, l’utérus s’hyper-contracte. Il va alors se traumatiser. De l’auto-traumatisation à l’autoréparation, il y a une mécanique inflammatoire. Ce serait le point de démarrage de l’endométriose.

Cette mécanique inflammatoire va faire que des molécules toutes simples, comme les oméga 6, vont évoluer en œstradiol, qui est une forme d’œstrogène. De transformation chimique en transformation chimique, l’utérus va être confronté à cette surproduction d’œstrogènes. Alors que normalement - souvenez-vous de vos cours de 4ème- les œstrogènes sont sous dépendance de l’hypophyse, qui va lancer leur production de façon cyclique, tous les quinze jours. L’utérus n’est pas du tout fait pour recevoir H24 et 365 jours par an une dose aussi massive d’œstrogène ! 

Cette surproduction va dénaturer la couche interne de l’utérus que l’on appelle endomètre. Cela explique l’endométriose superficielle : l’endomètre dénaturé va alors pouvoir migrer, avec tout un cortège de molécules inflammatoires. Pour l’endométriose profonde, c’est différent. Cette théorie explique la mutation de cellules déjà présentes à l’état embryonnaire qui sous l’effet de l’inflammation locale se transforment in situ.

Avec cette théorie, on comprend que quand un homme a un cancer de la prostate et qu’on lui donne des œstrogènes, ces cellules peuvent muter et cela donne de l’endométriose masculine. Une fois qu’on a compris cela, on comprend ce que je peux faire.

 

Et donc que fais-tu ?

En thérapeutique fonctionnelle, ce qui va primer, c’est l’inflammation. Qui dit inflammation dit deux composantes : les adhérences - ce phénomène de collage – et les douleurs neuropathiques.

Au niveau viscéral, l’essentiel du travail, ça va être de travailler sur ces adhérences. Concrètement : on prend A et on mobilise B pour tirer dessus. Y’a des tissus qui sont collés, on va progressivement les décoller. Il y a des zones stratégiques. Je peux te détailler un point qui va parler à beaucoup de femmes ?

 

Vas-y !

Derrière le foie, au niveau de la fosse hépatorénale, entre le foie et le rein, il y a un collecteur de liquide péritonéal. Ce liquide péritonéal est quelque chose de normal, on en sécrète un demi-litre par heure. C’est 12 litres par jour, c’est énorme ! Ce liquide est résorbé, au niveau de cette fosse. Sauf que quand on a de l’endométriose, il y a tellement d’adhérences à cet endroit que ce liquide est mal réabsorbé, et dès qu’il y a inflammation, il y a plus de production de liquide, le ventre gonfle, ça s’appelle l’endobelly.

Comment est-ce que tu le travailles ?

Le premier aspect du travail, c’est d’abord de mobiliser ce liquide, ces fluides, de façon à augmenter la réabsorption, et diminuer l’inflammation digestive. Cela va du massage du ventre à des étirements spécifiques, locaux, du péritoine. On va mobiliser les organes les uns par rapport aux autres. Mais on va aussi mobiliser les veines, qui manquent de souplesse. Or, quand le sang circule mal, cela peut créer des stases veineuses, ou des hémorroïdes, ou des douleurs digestives.

Au niveau digestif, le travail est très important. On a des techniques. La mobilisation des organes les uns par rapport aux autres, la mobilisation du foie, des reins, comme on le fait en ostéopathie, permet d’améliorer le confort dans ces zones-là, et de soulager les patientes. Attention, il faut avoir beaucoup d’humilité. Selon les atteintes, ça peut être : « génial, merci vous m’avez sauvé la vie », ou « ben merci mais en fait je n’ai été que très peu soulagée ».

(Nous sommes interrompus par son chat. Il le prend dans ses bras)

Qu’est-il possible de faire pour les patientes qui viennent te voir avec des douleurs pendant les rapports sexuels ?

Je veux d’abord te parler de ce que l’on appelle les 5 « D » :

-La douleur pelvienne chronique.

-La dysménorrhée, la douleur pendant les règles, quand il n’y a pas de traitement hormonal.

-La dysurie : les problèmes urinaires, comme par exemple le fait d’aller aux toilettes trop souvent.

-La dyschésie : c'est d’abord une constipation terminale, qui peut créer des douleurs. Dans ces cas-là, le gros du travail, ça va être d’assouplir le périnée, maltraité par la douleur et par ses propres contractures.

-Il y a enfin la dyspareunie, qui peut être de trois ordres : la dyspareunie d’intromission, quand il y a une contracture dès l’entrée du vagin, la dyspareunie vaginale, liée à une sécheresse et à une irritation du vagin, et la dyspareunie profonde, lorsque la verge ou un toys vient buter contre le col de l’utérus, mettant en tension des ligaments utéro sacrés.

Pour ces 5D, le travail, en thérapeutique fonctionnelle, que ce soit en kinésithérapie ou en ostéopathie interne, ça va être de détendre, d’étirer, d’assouplir.

 

Peux-tu me préciser ce qu’est l’ostéopathie interne ?

La première chose à préciser, c’est qu’au niveau légal, seuls les ostéopathes qui sont professionnels de santé, c’est-à-dire médecins, sages-femmes ou kinésithérapeutes peuvent travailler en interne. C’est capital de le dire. Les ostéopathes non professionnels de santé n’ont pas le droit de travailler en interne. Ce n’est pas légal, c’est pénal.

Je vais te décrire la différence entre la kinésithérapie et l’ostéopathie interne.

L’ostéopathie va débloquer une fonction. Un symptôme, c’est comme une mauvaise physiologie entre différents éléments anatomiques, une perte de mobilité. L’ostéopathe va pouvoir par exemple défibroser les tissus, étirer et assouplir les ligaments utéro sacrés, décoller les adhérences entre l’utérus et le gros intestin, étirer, assouplir la vessie pour qu’elle retrouve sa physiologie. L’ostéopathe est un physiologiste, il permet à l’anatomie de retrouver sa physiologie. C’est ce que je fais en interne. La kinésithérapie, c’est un métier de rééducateur. On va rééduquer une fonction. Imaginez que vous ayez un périnée tellement contracté que ça empêche les matières fécales de descendre. L’ostéopathe va libérer les tissus, mais si on ne donne pas, par des exercices, à la patiente, la possibilité de récupérer une perception et une commande motrice, ça ne sert à rien.

Les deux sont extrêmement complémentaires. Moi j’ai les deux casquettes, mais je travaille souvent en binôme avec des kinés, parce que parfois les degrés d’atteinte sont tels que je dois d’abord faire mon métier d’ostéo. Dès qu’on libère un tissu, il faut absolument que ce tissu soit retravaillé en kiné.

 

En plus de ton cabinet, et de ton travail d’enseignant, tu es aussi très engagé, très présent, sur les réseaux sociaux. Un travail de vulgarisation de la maladie dans des groupes dédiés à l’endométriose. Pourquoi cet engagement ?

C’est une passion. Je ne l’explique pas. Peut-être parce que je suis un hypersensible, il y a cette souffrance qui me touche. Cette errance médicale folle... J’ai une chance énorme, c’est d’avoir dans le même arrondissement que moi le docteur Erick Petit. Quand j’ai un doute, je fais appel à lui, le doute est levé. Mais il y a des patientes qui n’ont pas cette chance, et c’est profondément injuste…

(Il a la voix chevrotante)

Voir sur les réseaux toutes ces patientes qui ne sont pas entendues, ce n’est pas possible pour moi. C’est trop violent.

 

D’où le travail que tu fais pour leur répondre, les aiguiller…

Oui, c’est ma théorie du colibri. Et puis le format des réseaux sociaux, avec mon emploi du temps qui est délirant et surchargé, c’est génial. Aller faire une conférence, et donc quitter mon cabinet pendant trois heures, c’est compliqué. Par contre, prendre trente secondes pour répondre à un post, lorsque je sens que je peux apporter quelque chose, ça je peux le faire, et souvent.

Je te donne une baguette magique: que fais-tu avec, demain, pour lutter contre la maladie ?

J’apprends aux professionnels de santé à être plus empathiques. À avoir plus d’écoute. Si j’avais une baguette magique… (il hésite), je dirais aussi qu’il faudrait se séparer de certains héritages, notamment freudiens. Que la douleur, encore aujourd’hui, puisse être considérée comme une forme d’hystérie, comme une métabolisation physique d’un conflit psychique, parce que par exemple on a été agressée, c’est intolérable.

Quand j’entends cela, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas. J’aime bien l’expression  « dans l’alcôve du cabinet ». Dans cette alcôve il y a des confidences, et dans ces confidences, je suis le témoin de toutes ces maltraitances. Oser dire à quelqu’un « c’est dans la tête » pour justifier du pedigree de son incompétence, comme dirait Higelin, c’est scandaleux, en 2022. On a le droit de pas savoir. Mais quand on a un doute, on sait qu’il existe d’autres professionnels. J’ai énormément travaillé pour accumuler des connaissances dans ma spécialité, pour autant je ne peux pas être un cador sur tout, je sais que je ne sais pas.

 

Est-ce que tu as un souvenir particulier de patiente ?

Je te préviens je vais dire un truc très bateau. Les plus belles histoires, ce sont toutes ces héroïnes au quotidien. Ces centaines de patientes que je vois tous les mois et qui progressivement arrivent à changer de regard sur elles-mêmes, et qui, de petits pas en petits pas, arrivent à grignoter sur cette saloperie de maladie et arrivent à progresser.

 

Merci Rodolphe.

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