Interview
3/4/26

Rencontre avec Ludivine Doridot, chercheuse Inserm à l’Institut Cochin, qui analyse le sang de règles de femmes atteintes d’endométriose.

Camille Emmanuelle

Camille Emmanuelle

Sommaire
Je ne veux pas nourrir l’idée que l’endométriose serait une affaire de femmes. Au contraire, il faut prendre toutes les bonnes volontés et sensibiliser le plus largement possible. Ce qui a le plus fait évoluer le regard sur l’endométriose, c’est le fait d’en parler.

Fun (ou pas si fun) fact : à la fin du XIXème siècle, en Anjou, la tradition voulait que les femmes traversent les champs pendant leurs règles pour éradiquer les nuisibles : chenilles, limaces ou sauterelles. Imaginez ces femmes, jupes relevées et cul-nul, marcher à travers champ une fois par mois... Imaginez la contrainte, et l’absurdité ! 

Autre temps, autre mœurs, janvier 2026 : j’ai la chance de rencontrer une brillante chercheuse Inserm, à l’Institut Cochin, qui analyse ce sang menstruel. Non pas pour prouver qu’il ne tue pas les limaces – on a fait quelques progrès depuis le XIXème siècle – mais pour découvrir des marqueurs diagnostiques et pronostiques de l’endométriose, et ainsi potentiellement de nouveaux traitements. Ludivine Doridot a bientôt 40 ans. Originaire de la région de Tours, elle vit aujourd’hui près de Paris. Passionnée par son métier et ses recherches, elle nous raconte son parcours, son travail au quotidien et ses espoirs.

 

Pouvez-vous me raconter en quelques mots votre parcours ? Comment êtes-vous devenue chercheuse ?

J’ai grandi en province, avec l’idée, dès la troisième, de faire de la recherche en biologie. Je me suis très tôt intéressée à la génétique parce que j’ai une maladie génétique bénigne. Mon frère est atteint, je suis atteinte, mais pas mes parents, donc je me posais des questions : pourquoi, comment, etc. Au lycée, on m’a dit : « Si tu veux faire de la bio, fais une prépa bio. » C’est ce que j’ai fait, mais là, même si c’était passionnant, je me suis rendu compte que c’était surtout pour faire véto ou agro. Ce n’était pas mon cas. Je suis alors rentrée à l’ENS de Lyon en 2006. Pour le master, ils étaient très forts en immunologie, mais pas spécialement en génétique. J’ai donc demandé à venir à l’ENS de Paris, où il y avait un parcours génétique. J’ai fait mon M1 à Paris, et là j’ai réalisé qu’en M2, leur génétique allait surtout vers l’évolution des populations et des gènes. J’ai donc encore changé, et intégré le master européen de génétique de l’université Paris Diderot. Ensuite, j’ai fait une thèse sur une maladie qui ne touche que les femmes : la prééclampsie, une maladie hypertensive de la grossesse. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à être sensibilisée à la santé des femmes. Pendant ma thèse, dans le laboratoire où j’étais, on avait beaucoup de volonté mais peu de moyens. Pour le post-doctorat, on m’a conseillé d’aller vers des thématiques mieux financées, à la fois pour ma carrière et pour m’ouvrir l’esprit. J’ai donc fait un post-doc aux États-Unis, à l’université de Harvard, dans un laboratoire biomédical, sur le syndrome métabolique et l’influence de l’alimentation. L’idée était de comprendre pourquoi certains individus – ou certaines souris, dans mon cas – étaient plus sensibles que d’autres au développement d’un syndrome métabolique lorsqu’ils consommaient du fructose.

J’ai adoré ce post-doc : l’environnement, le dynamisme, etc. Mais le sujet, le syndrome métabolique, ne me passionnait pas tant que ça. Nouvelle période d’interrogation : qu’est-ce que je fais de ma vie ? Je suis rentrée en France, j’ai fait une incartade de six mois dans le privé, et puis j’ai appris qu’un poste s’ouvrait dans un laboratoire travaillant sur l’endométriose. J’avais entendu le terme « endométriose » pour la première fois vers 2008-2009, au début de ma thèse. Revenir sur la santé des femmes m’intéressait beaucoup. En recherche fondamentale, il y avait peu de choses sur le sujet. Donc voilà, je suis dans ce laboratoire depuis 2017. J’y ai développé plusieurs thématiques : modèles murins, modèles cellulaires, banques d’échantillons de patientes, notamment des échantillons de sang menstruel.

Vous pouvez nous expliquer ce qu’est un modèle murin ?

Un modèle murin, c’est essayer d’avoir des souris qui développent la pathologie. En général, elles ne la développent pas exactement de la même façon que chez l’humain, mais on essaie de s’en rapprocher au maximum. Cela nous permet, par exemple, de tester des thérapies, de comprendre comment différents organes interagissent, ce qu’on ne peut pas faire avec des modèles cellulaires. La souris permet d’avoir un organisme complet. Dans une maladie aussi complexe que l’endométriose, c’est essentiel, parce qu’il y a des interactions avec le cerveau, avec les nerfs, avec le système reproducteur, avec la perception de la douleur. Beaucoup de choses sont interconnectées. Si on n’est pas dans un organisme complet, il y a énormément d’aspects qu’on a du mal à étudier. Avec les modèles murins, par exemple, on s’intéresse à l’alimentation : est-ce qu’elle influence le développement de la maladie ? On prévoit aussi de le faire chez les patientes, mais chez l’humain, la mise en place de ce type d’études est beaucoup plus lourde. Mais c’est en cours.

Ludivine Doridot chercheuse endométriose

Et vous analysez également le sang des règles d’humaines, c’est ça ?

Oui, avec ce sang menstruel, on fait des modèles cellulaires. On peut faire des choses extrêmement intéressantes. Sur le fluide menstruel, l’objectif est de trouver des marqueurs diagnostiques. On a aussi un axe sur la construction de modèles 3D pour tester des thérapies. Ces modèles 3D ont demandé beaucoup de mise au point, mais aujourd’hui, on est assez fiers : on arrive à construire des modèles contenant différents types cellulaires, que l’on peut cultiver et sur lesquels on peut déjà tester des traitements. On a par exemple testé la réponse à des traitements hormonaux pour voir si, physiologiquement, ces modèles reproduisent ce qui se passe dans le corps.

Ces fluides menstruels ont été peu étudiés jusqu’ici, n’est-ce pas ?


Ils ont été peu étudiés en effet. Moi même quand je me suis dit qu’on allait travailler dessus, je pensais que ce serait plus simple que ça. En réalité, c’est un fluide très peu connu, très hétérogène, qui varie au cours du cycle. On ne sait même pas exactement quel est le meilleur jour pour le récupérer, s’il vaut mieux le matin ou le soir. Il y a aussi un aspect logistique que j’avais complètement sous-estimé. Ainsi on ne décide pas quand on a ses règles. Si on veut récupérer, par exemple, le deuxième jour des règles et que ça tombe un samedi ou un dimanche, c’est compliqué d’organiser la collecte et le travail au laboratoire sur des horaires normaux. Tout cela demande une organisation lourde. J’ai essayé de simplifier au maximum pour les femmes participantes, par exemple en proposant qu’un transporteur vienne récupérer l’échantillon à domicile ou sur le lieu de travail. Mais tout le monde n’est pas à l’aise avec l’idée qu’un transporteur se présente sur son lieu de travail pour récupérer un échantillon de sang menstruel ! C’est compréhensible. Et puis, du côté du laboratoire, si on nous dit que l’échantillon arrive à 16 heures et qu’il y a plusieurs heures de manipulation derrière, ça complique aussi l’organisation. On ne peut pas non plus garder un échantillon trop longtemps sans le traiter.

Et donc il y a encore beaucoup d’inconnus, sur le sang menstruel ?

Oui le sang menstruel est très peu caractérisé. On ne sait pas exactement ce qu’il contient, ce qu’il fait, pourquoi certaines femmes en perdent plus que d’autres, pourquoi certaines saignent plus longtemps. Il y a des choses connues, bien sûr, mais ça reste très lacunaire. Par exemple quand on demande à une femme si ses règles sont abondantes, on lui donne quelques repères – changer de protection toutes les deux à quatre heures, par exemple – mais ça reste très flou. La santé menstruelle est encore très taboue. On s’intéresse davantage aux douleurs, et c’est une bonne chose que l’endométriose ait mis l’accent là-dessus. Ça va améliorer la santé menstruelle en général. Mais la notion de « normalité » reste très mal définie et très mal connue du grand public.


À quelle stade de votre recherche en êtes-vous  ?

Dans le cadre de MultiMENDo, le projet européen sur lequel je travaille, on a surtout collecté beaucoup d’échantillons provenant de personnes qui n’avaient pas d’endométriose au départ, parce que les échantillons de femmes atteintes sont encore plus précieux. Aujourd’hui, on a accumulé les échantillons, on les a traités de façon rigoureuse, toujours de la même manière, et on les a congelés. On va maintenant lancer les premières analyses approfondies. Il faut savoir que MultiMENdo est la suite d’un projet pilote initié par une post-doctorante, Axelle Brulport, avec Camille Berthelot, qui était sa cheffe à l’Institut Pasteur. Les résultats de cette étude pilote sont en cours de soumission, donc sous embargo.

Ludivine Doridot endométriose

Vous êtes aussi impliquée dans un autre projet, InEndo, pouvez-vous nous en parler ?

Oui, InEndo est un projet du PEPR « Santé des femmes, santé des couples », qui s’inscrit dans la stratégie nationale annoncée par Emmanuel Macron. Dans le pilier recherche, il y a plusieurs axes. Celui que je coordonne avec German Cano Sancho, à Nantes, est un axe de recherche fondamentale et expérimentale. L’objectif est de construire une cohorte multicentrique de femmes opérées pour une endométriose. On veut vraiment une approche multidisciplinaire : recueillir le ressenti des patientes, analyser le microbiote, intégrer différentes dimensions biologiques et cliniques. C’est très excitant, parce qu’aucune personne seule ne peut tout faire. En revanche, en consortium, on gagne en force.

Ces recherches ont aussi pour objectif de tester ou d’identifier les traitements les plus adaptés ?

Oui, globalement. Comme il s’agit d’une cohorte de femmes opérées, ce sont souvent des formes sévères, pour lesquelles il n’y a pas d’alternative thérapeutique satisfaisante. Aujourd’hui, on parle beaucoup de sous-types d’endométriose, mais les classifications actuelles sont assez limitées. Il y a les stades 1, 2, 3, 4, qui ont été définis sur un modèle proche de celui du cancer, alors que l’endométriose n’est évidemment pas un cancer. Ces classifications nous aident un peu – les stades 1 et 2 sont souvent moins douloureux, les stades 3 et 4 sont plus souvent opérés – mais elles ne permettent pas vraiment d’adapter la prise en charge. Un des objectifs d’InEndo est d’utiliser l’ensemble des données collectées pour identifier des sous-groupes plus pertinents cliniquement. Par exemple : existe-t-il des marqueurs qui prédisent une récidive après chirurgie ? Des marqueurs qui indiquent une meilleure réponse à tel ou tel traitement ? Il y a aussi un volet sur le développement de nouveaux traitements, mais cela prend énormément de temps. Développer un nouveau traitement, ça veut dire démontrer son efficacité au niveau cellulaire, puis mener des études cliniques, vérifier que ça fonctionne pour différentes patientes. Cela demande beaucoup plus d’argent que ce dont on dispose actuellement.

Quand vous avez dit : « Je vais étudier le sang des règles », est-ce que vous avez eu des réactions surprenantes ou négatives, dans votre environnement professionnel ou personnel ?

Pas vraiment de réactions négatives. Plutôt de la surprise, de l’incompréhension. « C’est surprenant, je n’y aurais pas pensé. » C’est aussi ce que j’ai vécu. L’idée est venue de Camille Berthelot, qui travaillait déjà sur le sang menstruel dans le cadre de ses recherches sur l’origine évolutive des règles : pourquoi les humains et certaines espèces ont des règles alors que la majorité des espèces n’en ont pas. Quand j’ai réalisé qu’elle allait travailler sur le sang des règles, je me suis dit : « Comment est-ce possible que je n’y aie pas pensé plus tôt dans le cadre de l’endométriose, alors que je sais depuis le départ que cette maladie est liée aux règles ? » J’ai aussi eu quelques réactions du type : « Les femmes ne donneront pas leur sang menstruel », ou « Les femmes ne portent pas de cup ». Je demandais : « Est-ce que vous leur avez posé la question ? » La réponse était souvent : « Je le sais, c’est tout. » Comme mes propres professionnels de santé ne savent absolument pas quelle protection hygiénique j’utilise – ce n’est pas un sujet abordé – je trouvais ces affirmations assez révélatrices. J’ai aussi eu des réactions du type : « C’est sale. »

Ah bon ? De qui ?

D’un gynécologue-obstétricien notamment. Ça m’a choquée. Il fait accoucher des femmes, il manipule des placentas. J’en ai déjà vu : ce sont des tissus sanguinolents ! Comment peut-on considérer que le sang des règles est sale, alors qu’on a les mains dans des tissus tout aussi sanguinolents dans sa pratique quotidienne ?

Êtes-vous optimiste pour la suite de vos recherches ? Combien de temps encore allez-vous travailler sur ces sujets ?

Je fais très attention à ne pas faire de promesses. Je vois ce qui a été fait par le passé, avec les connaissances de l’époque. Aujourd’hui, nos connaissances augmentent très rapidement. Je suis optimiste sur le fait qu’on va découvrir des choses. Mais découvrir ne veut pas dire agir immédiatement. On vit dans un monde où tout va très vite. Je fais de la recherche fondamentale, en plus dans le public : le temps long est essentiel. Si on prend l’exemple du prix Nobel – sans que ce soit un objectif – il est souvent attribué vingt ans après les découvertes. Le but est de faire une recherche rigoureuse, utile, qui pourra mener à des changements concrets, mais sans garantir si ce sera dans 3, 5, 10 ou 20 ans.

Ludivine Doridot chercheuse endométriose inserm


Pourquoi selon vous y-a-t-il encore moins de femmes que d’hommes en recherche fondamentale ?

En réalité, il y a plus de femmes que d’hommes en master et même en doctorat. Le problème apparaît ensuite. Il y a peu de postes, donc beaucoup de pression. Il y a aussi le syndrome de l’imposteur. De façon très schématique­­­ – et je n’aime pas trop schématiser – les jeunes hommes vont se dire qu’ils vont y arriver, qu’ils le méritent. Les femmes vont se dire : « J’ai fait des efforts, mais peut-être pas assez. » C’est une première barrière. Ensuite, la carrière est souvent ralentie dès qu’il y a un projet familial. L’idée qu’on peut « tout avoir » est très théorique. Quand on a des enfants, on ne peut pas être aussi efficace qu’avant, tout simplement.

Vous avez des enfants ?

Oui, j’en ai deux.

Et le fait d’être une femme et une mère a ralenti votre carrière ?

Oui, forcément. D’ailleurs il faut savoir que l’Union européenne accorde du temps supplémentaire dans certains appels à projets : 18 mois par enfant pour les femmes. Ça peut paraître beaucoup, mais c’est assez juste. Même si le congé maternité est court, on ne retrouve pas 100 % de son efficacité dès le retour. On continue à travailler, bien sûr, mais on ne peut pas s’investir autant. On vit dans une société où les femmes portent encore majoritairement la charge familiale. Le vrai défi, c’est de conserver son ambition, et ce n’est pas facile.

C’est-à-dire ?

Quand on commence une thèse, on ne se pose pas forcément ces questions-là. Moi, je ne me les posais pas. Je les ai réalisées beaucoup plus tard. Et je suis contente de ne pas m’en être rendu compte plus tôt ! Je pense qu’il faut se lancer, persévérer, faire quelque chose qui nous plaît. Quand on est passionnée, on trouve l’énergie.


Aujourd’hui, vous êtes heureuse dans votre poste ?

Oui. C’est très dynamique. Je suis fière des progrès, de l’équipe avec laquelle je travaille, majoritairement féminine. D’ailleurs, récemment, un homme a postulé, et je me suis dit que ce serait bien de l’y encourager. Parce que je ne veux pas d’un entre-soi. Je ne veux pas nourrir l’idée que l’endométriose serait une affaire de femmes. Au contraire, il faut prendre toutes les bonnes volontés et sensibiliser le plus largement possible. Ce qui a le plus fait évoluer le regard sur l’endométriose, c’est le fait d’en parler. Les associations de patientes ont été motrices. Je connais cette maladie depuis 2009, et à l’époque, on n’en parlait presque pas, la recherche était très marginale faute de financements. Aujourd’hui, c’est évident, il y a un élan.

Merci beaucoup Ludivine pour votre temps.