
Camille Emmanuelle
« Les patientes sont demandeuses d’un suivi par leur médecin traitant. »
Rencontre avec Amélie Bijon, médecin généraliste
On y va parce qu’on a mal. Parce qu’on a un peu peur. Parce que cet enfant de 4 ans qui tousse autant, c’est inquiétant. Parce que ce grain de beauté, il est un peu bizarre. Parce que malgré la rééducation, la cheville fracturée fait encore mal. Parce qu’on a des problèmes de sommeil. Parce que cette angine, elle dure depuis trop longtemps. Parce qu’il y a un rappel de vaccins. Parce qu’on a besoin d’être rassuré(e), écouté(e), soigné(e). Le ou la médecin généraliste est au cœur de nos vies. D’ailleurs, quand on déménage, quand on change de ville, une des premières choses que l’on cherche et que l’on est soulagé de trouver, quand on ne vit pas dans un désert médical, c’est un(e) médecin traitant de confiance. Et pourtant... depuis cinq ans que j’interviewe pour le magazine Lyv des dizaines de soignants(-es), sur les questions d’endométriose, je n’ai pas interviewé un(e) seul(e) médecin généraliste ! Il est temps de réparer cet impair : je rencontre Amélie Bijon, médecin exerçant à Poissy, et coordinatrice médicale « Voyelle - filière endo 78 et 95 ouest ».
J’ai commencé mes études à Paris, à l’université Lariboisière, qui a ensuite fusionné pour devenir Paris 7 puis Paris Cité. La décision de devenir médecin généraliste est venue assez naturellement. Pendant l’externat, on fait des stages dans différentes disciplines : tout m’intéressait, sauf la chirurgie. Mais le stage de médecine générale a été celui où je ne voulais plus repartir ! J’ai donc assez vite décidé de m’orienter vers cette voie. La médecine générale permet vraiment de toucher à toutes les disciplines, à toutes les générations. C’est une médecine très transversale, familiale : on suit les grands-parents, les parents, les enfants, les sœurs, les cousins… On voit tout le monde, et ça, c’est précieux.

Très peu pendant les études, en tout cas à mon époque. Mon premier contact, ça a été personnel : ma mère en souffrait, elle a été opérée et a eu un parcours compliqué. Ensuite, le sujet est un peu sorti de mon radar jusqu’à une formation post-universitaire sur l’endométriose. J’y ai retrouvé le professeur Fauconnier, qui avait été mon chef de service à l’hôpital de Poissy. On a discuté de la filière et du besoin d’un médecin coordinateur. C’est comme ça que je me suis embarquée dans cette aventure.
Le médecin généraliste est là pour détecter, repérer, éventuellement diagnostiquer. Je suis convaincue qu’on n’a pas toujours besoin d’adresser à un spécialiste : on peut suivre la patiente soi-même. Avec Voyelle- Filière ENDO 78 et 95 Ouest, on a mis en place des RCP (Réunions de Concertation Pluridisciplinaires) de recours, destinées aux médecins généralistes et aux sage-femmes. Cela permet de garder la prise en charge en proximité, avec l’appui d’un spécialiste pour orienter le traitement.
Oui. À mon arrivée, ma première mission a été de monter ces RCP. Je me suis appuyée sur le réseau existant de gynécologues déjà engagés dans la filière. Ils ont répondu présents. On organise une RCP mensuelle avec des médecins généralistes et des sages-femmes. Pour l’instant, ça fonctionne bien : sur les patientes présentées, une seule a été adressée à un gynécologue. Toutes les autres ont été suivies en proximité.
Oui, mais pas seulement. Les patientes sont demandeuses d’un suivi par leur médecin traitant. Tant que celui-ci est compétent, elles préfèrent rester avec quelqu’un qui les connaît bien.

Clairement. On connaît l’environnement médico-social, professionnel, familial. On voit souvent aussi les proches. Et on ne suit pas uniquement la patiente sur le plan gynécologique, mais dans sa globalité. C’est très riche.
Non, ma génération et celle du dessus ne l’étaient pas. Aujourd’hui, il y a une vraie dynamique de formation, notamment via les filières. Mais on part de loin. Cela dit, les généralistes font aujourd’hui plus de gynécologie qu’avant. Et les patientes sont encore parfois surprises qu’on puisse assurer leur suivi gynécologique.
C’est surtout une question de formation et de diffusion de l’information. Tous les médecins ne connaissent pas encore les filières. La démographie médicale joue aussi : beaucoup de patients n’ont pas de médecin traitant. L’objectif des filières est de former les professionnels de proximité pour réserver les centres experts aux cas complexes.
Oui. Les dysménorrhées, même sévères, et les endométrioses stabilisées sous traitement simple peuvent être suivies en médecine générale. Cela permet aux centres experts de se concentrer sur les formes complexes. Mais il faut aussi mieux former à la prise en charge de la douleur chronique, qui est très chronophage. Ces consultations prennent du temps, et on aborde souvent des sujets comme les psycho traumatismes ou les violences.

Oui. Mais si une patiente a besoin de parler, on prend le temps. Les patients qui attendent sont généralement compréhensifs, ils se disent que eux aussi, un jour, ils auront besoin de plus de temps !
Oui. Elles parlent plus facilement de leurs douleurs, viennent avec des questions, parfois après avoir vu des choses sur les réseaux sociaux. Il y a du bon et du moins bon, mais ça libère la parole.
Globalement oui, mais il y a encore des a priori. Certains médecins trouvent les patientes « compliquées ». Il faut se dire que tous les médecins n’ont pas la même appétence pour la gynécologie ou les problématiques complexes. Certains vont avoir plus d’appétence pour l’addictologie, par exemple. L’important, c’est que les patientes puissent trouver un professionnel à l’écoute. Et on peut aussi orienter vers un autre généraliste plus à l’aise sur ces sujets.
Oui : la formation des internes. Tous les étudiants passent en médecine générale, et les internes y passent au moins un an. À partir de 2026, il y aura même une 4e année avec davantage de stages en cabinet. C’est essentiel pour transmettre, notamment sur des sujets comme l’endométriose.
Merci beaucoup Amélie.

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